Chaises musicales dans le paysage des médias belges

ByMartine Maelschalck

Chaises musicales dans le paysage des médias belges

Il n’y a toujours que 3 (grands) groupes de presse en Flandre. Mais la donne a changé au terme du jeu de chaises musicales annoncé lundi entre De Persgroep (Het Laatste Nieuws, De Morgen, Dag Allemaal…) et Roularta (Le Vif, Knack, Trends-Tendances, Canal Z…). La société Medialaan (VTM, QMusic…), que les deux groupes se partageaient jusqu’ici à 50/50, est désormais la propriété exclusive du Persgroep. Quant à Mediafin, la joint-venture De Persgroep-Rossel éditrice des quotidiens économiques L’Echo et De Tijd, elle sera dorénavant détenue (à 50/50, toujours) par Roularta et Rossel.

A quelle logique répond cette opération ? Il s’agit d’une fusée à plusieurs étages.

Premier étage : la cohérence. A l’exception du Morgen, le portefeuille du Persgroep est essentiellement composé de médias grand public, comme « Het Laatste Nieuws » qui réalise le plus gros tirage de la presse belge avec plus de 300.000 exemplaires par jour, ou son site internet hln.be (1,3 million de navigateurs par jour). Pas étonnant que son énergique patron Christian Van Thillo ait lorgné sur les 50% qu’il ne détenait pas encore dans Medialaan, propriétaire de marques audiovisuelles tout aussi populaires comme la chaîne télévision VTM ou la radio QMusic. De son côté, Roularta, après une mésaventure en France (L’Express racheté puis revendu) s’appuie aujourd’hui sur deux piliers : un puissant pôle de journaux régionaux gratuits et un autre spécialisé dans les médias de qualité, tant francophones que néerlandophones. L’acquisition de 50% de L’Echo et De Tijd s’inscrit dans un schéma logique, d’autant qu’avec Trends et Tendances et la chaine de télévision Canal Z, les deux titres sont les uniques représentants de la presse économique en Belgique.

Deuxième étage : les ressources financières. Christian Van Thillo était à la manœuvre pour acquérir la part de Medialaan qu’il ne détenait pas encore. Xavier Bouckaert, CEO de Roularta (et gendre du toujours puissant Rik De Nolf) n’a probablement pas voulu laisser passer l’occasion. Mediafin, fondée il y a plus de dix ans pour accueillir les participations de Rossel et du Persgroep dans les deux journaux financiers fraîchement rachetés, est une belle société. Avec 56 millions d’euros de chiffre d’affaires, 12 millions d’Ebitda et aucun endettement, Mediafin a en outre réussi brillamment son virage informatique, le principal défi auquel est confrontée la presse écrite. Pour Roularta qui a fait état de résultats en nette baisse au premier semestre de 2017, c’est une belle prise. Outre Mediafin, le groupe de Roulers empoche au passage un versement en cash de 217 millions d’euros. Le marché ne s’y est d’ailleurs pas trompé : le cours de Bourse de l’entreprise de Roulers, qui était quasi au plus bas de l’année le vendredi 29 septembre, a bondi de plus de 40% au cours de la seule séance du lundi 2 octobre.

Troisième étage : le défi technologique. La mutation du monde des médias en général et de la presse en particulier n’épargne aucune entreprise. Si Mediafin a réussi jusqu’à présent à tirer son épingle du jeu, elle le doit à sa stratégie digitale et à l’évolution de la politique éditoriale de ses deux titres. Mais aussi aux conditions de sa naissance -l’apport par L’Echo de son trésor de guerre qui a permis au Tijd d’effacer les traces de quelques investissements audacieux- grâce auxquelles elle a pu affronter les difficiles années 2008-2009 avec une situation saine. En revanche, Roularta n’a jamais vraiment réussi à rattraper le train de la digitalisation et ne pourra que tirer profit de son acquisition. Quant au Persgroep, la reprise en main de 100% de Medialaan lui donne les coudées franches pour mener les investissements et mettre en place les synergies nécessaires (notamment dans la publicité) pour faire face à la mutation du paysage audiovisuel, chamboulé par l’arrivée en force des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) et Netflix.

Et Rossel dans tout ça ? Actionnaire à 50% de Mediafin, l’éditeur du Soir et de Sud Presse disposait d’un droit de préemption dont il n’a pas voulu faire usage, préférant conserver un partenaire néerlandophone pour gérer une société qui édite le Tijd, héraut de l’économie flamande.

Quant à savoir quelles seront les conséquences concrètes de cette redistribution des cartes, il est trop tôt pour le dire. Des discussions entre Roularta et Rossel doivent encore avoir lieu. Et les synergies qui seront développées entre les nouveaux partenaires sont encore à définir.

Martine Maelschalck
Senior Advisor

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