Journalistes et communicants d’entreprise: les meilleurs ennemis du monde ?

ByAnne-Sophie Marneffe

Journalistes et communicants d’entreprise: les meilleurs ennemis du monde ?

Titres polémiques, caméras cachées, journalistes infiltrés, … A voir le traitement réservé au monde de l’entreprise par certaines tendances du journalisme d’investigation, on pourrait penser qu’information médiatique et communication d’entreprise seraient forcément porteuses d’intérêts conflictuels. Certains y voient un clivage rendant la collaboration difficile entre les entreprises et leurs communicants d’une part et les journalistes d’autre part. Les premiers donneraient (trop ?) souvent l’impression de formater les messages et de filtrer l’accès à l’information. Les seconds, sous la pression du manque de temps et de moyens, chercheraient davantage l’impertinence que la pertinence. Un univers de jeux d’influences, presque sans compromis, sans bénéfices partagés, sans nuances.

Cette vision d’un monde en noir et blanc n’est pas sans influence sur l’opinion publique. D’un côté, une partie du public risque de développer une méfiance systématique à l’égard des entreprises privées. De l’autre, des attentes grandissantes naissent dans l’opinion à l’égard des journalistes, encourageant ces derniers à jouer toujours plus un rôle de justiciers. Quels qu’en soient les méthodes et le prix.

C’est grave docteur ? C’est en tout cas une évolution significative de ces dernières années qui inquiète bon nombre d’entreprises et de communicants. Il n’y a pas si longtemps, les professionnels de la communication avaient plutôt tendance à reprocher à certains journalistes de ne pas prendre assez le temps – ni les moyens – de creuser, vérifier, contextualiser… les informations avant de les publier. Aujourd’hui, on assiste à une multiplication des sites d’information en profondeur comme Médor ou Mediapart et d’émissions d’enquêtes telles que Question à la Une (La Une) ou Cash Investigation (France 2). Un style qui plaît au grand public : la séquence de Cash Investigation consacrée aux conditions de travail dans les magasins Lidl a enregistré, fin septembre, un record d’audience historique avec plus de 3,8 millions de téléspectateurs.

Le recours à l’investigation est en soi une bonne chose pour le journalisme et pour la démocratie. Mais les méthodes utilisées font parfois polémique et peuvent conduire les entreprises à se refermer sur elles-mêmes. Or, le communicant se doit justement d’établir et d’entretenir un dialogue avec l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise qu’il représente, en ce compris évidemment avec les médias. Mais peut-on reprocher à certains chefs d’entreprises de parfois hésiter à tendre le bâton avec lequel ils risquent ensuite de se faire battre ? C’est précisément le rôle des communicants de les aider à faire la part des choses, de les rassurer et de les convaincre de ne pas faire l’impasse sur la communication.

Une étude réalisée il y a quelques années [1] par les professionnels du secteur confirmait déjà qu’un fossé s’était creusé et qu’une méfiance respective s’était installée entre les “émetteurs” et les “récepteurs”  ou “chercheurs” d’informations.

La société a pourtant tout à gagner d’un dialogue à visage découvert entre les médias et les entreprises. A l’heure où certains apprentis sorciers n’hésitent pas à falsifier volontairement l’information, il nous paraît utile que les sources « officielles » conservent, avec les médias, un canal de qualité et professionnel en direction du grand public.  Heureusement, les contacts fréquents, l’expérience, la compréhension des enjeux de chacun et l’approche constructive permettent, dans une grande majorité des cas, de continuer à travailler ensemble, en confiance et dans l’intérêt du débat public.

Journalistes et spécialistes de la communication d’entreprise sont en principe inscrits dans une même logique de travail qui devrait les rapprocher : chacun met à profit son esprit critique et analytique pour faire comprendre une réalité parfois complexe à ses publics respectifs. Bons pédagogues et fins connaisseurs de leur environnement, interfaces entre les sources officielles d’information et leurs destinataires, journalistes et communicants se ressemblent, finalement. Pas étonnant dès lors de voir bon nombre d’entre eux passer d’un côté à l’autre de la barrière…

Certes, il est peu probable – ni d’ailleurs souhaitable pour la richesse d’un débat public – de voir communicants et journalistes devenir un jour les meilleurs amis. Mais comme dit la chanson : Pourvu que l’on reste… les meilleurs ennemis du monde.

[1] Etude réalisée en 2013 par le BPRCA, 3C et l’AJP

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